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Les Masters aussi s’intéressent au patrimoine militaire ! Victor Isaac – Devenirs des fortifications permanentes françaises. Du militaire au civil : déclassement, aliénation et état des lieux. Essai d’approche statistique quantitative (ENSA Nantes, 2026)

 

Victor Isaac, Devenirs des fortifications permanentes françaises. Du militaire au civil : déclassement, aliénation et état des lieux. Essai d’approche statistique quantitative. Mémoire de master  de l’ENSA Nantes sous la direction de Stéphanie Bouysse-Mesnage et de Hugo Massire. Soutenance publique le lundi 22 juin 2026
Jury : Stephanie Bouysse-Mesnage (Ensa Nantes), Hugo Massire (Ensa Nantes), Shahram Abadie (Ensa Nantes), Émilie d’Orgeix (EPHE-PSL)

Argumentaire

Que deviennent les fortifications permanentes françaises une fois qu’elles sont jugées inutiles ? Qui juge de cette inutilité ? Quel en est le processus et comment se déroule-t-il ? C’est à ces questions que tente de répondre ce mémoire. Pour ce faire, le travail à été divisé en deux phases distinctes. La première a consisté à s’intéresser au processus de décision qui mène au déclassement d’un système de défense au sein de l’armée qui est encore peu explorée par l’historiographie. La seconde a tenté de démontrer la pertinence de l’utilisation d’outils d’analyse statistique pour dresser un bilan de l’état actuel d’un corpus de 208 forts du système Séré-de-Rivières.

Processus de déclassement : une décision militaire (1791-1976)

Si quelques travaux s’attardent sur les raisons qui ont conduit au déclassement de places fortes à l’échelle locale, à l’image du travail de Philippe Diest à l’échelle septentrionale de la France [1], la compréhension nationale est encore lacunaire. Il en va de même de l’évolution de ce processus à travers le temps. À travers une étude du cadre juridique ainsi que de documents d’archives du Service Historique de la Défense [2], ce travail propose une chronologie de ces évolutions juridiques ainsi que des principaux débats qui ont existé au sein de l’État-major et du Génie.

Depuis 1791, le statut de la fortification est encadré par une loi qui la rend inaliénable. Si des modifications sont apportées par les différentes régimes du XIXe siècle, la notion de déclassement – rendre aliénable un bien inaliénable – apparaît avec loi de 1889. Ainsi, ce dessine une première étape dans ce processus allant jusqu’en 1932, dernière date à laquelle nous avons trouvé des traces de déclassement avant la Seconde Guerre mondiale. Une seconde grande étape à lieu entre 1966 et 1976. Après un long débat allant de 1945 à 1963 sur le statut de la fortification ainsi que, de façon connexe, sur la restructuration de l’organisation territoriale de l’armée. Cette dernière a notamment impliqué certaines servitudes d’ouvrages de la ligne Maginot pour recevoir des camps légers d’entraînement. Ce débat prend fin en 1963 par une instruction du général Pages, directeur adjoint à la direction centrale du Génie, dans une note adressée aux services du Génie dont la teneur est sans ambiguïté : « J’ai décidé que les ouvrages fortifiés ne seraient plus utilisés comme moyens de défense actifs [3].» S’ensuivit une période intense de déclassement jusqu’en 1976, soutenue par l’outil administratif des échanges compensés, mis en place en 1958 et étendu en 1965, qui permit à l’armée de récupérer le produit des aliénations.

Les raisons des déclassements sont systématiquement doubles : augmentation des capacités vectorielles de destruction et mouvements de frontières. Les places fortes du Nord sont autorisées à être déclassées après l’invention de la mélinite (1885) dans ’un contexte diplomatique plus favorable (garantie belge par le Royaume-Uni, alliance franco-russe). Les premières places du système Séré-de-Rivières, rendues elles aussi en partie obsolètes par la mélinite, ne sont déclassées qu’après l’avancée de la frontière au Rhin. Le déclassement de la ligne Maginot répond aussi de ce double enjeu : développement de l’arme atomique et cristallisation du front en Europe centrale.

Essai d’approche statistique quantitative

Le second objectif de cette recherche a été de démontrer la pertinence de l’utilisation d’outils d’analyse statistique appliqués aux fortifications permanentes. Le projet Smart French, dont l’hypothèse est qu’une analyse de bâtiments produits industriellement et/ou en série est possible, a montré la voie en appliquant ces outils à un corpus d’immeuble de la Reconstruction [4]. Ce mémoire a ainsi transposé cette méthode à un corpus de 208 forts du système Séré-de-Rivières construits entre 1874 et 1912 selon un même plan-type. Une analyse de la répartition par variables simples ainsi qu’un croisement de cinq variables (date de déclassement, typologie de propriétaire, typologie d’affectataire, indice de conservation et département) ont permis de mettre en lumière cinq grandes destinées pour ces ouvrages : les forts privés (37), la reconversion économique (22), les collectivités territoriale et les associations (59), des forts et des forêts (51), les forts de l’État (33). Cette analyse a nécessité un moissonnage large pour construire les données qui ne sont ne sont ni centralisées ni normalisées, à l’inverse de d’autres typologies architecturales. Elle a aussi imposé la construction d’un indice de conservation pour essayer de retranscrire l’état actuel de chaque objet. Cette construction heuristique à base de trois sous-variables (état matériel, lisibilité et dynamique anthropique) tente de démontrer la pertinence de cette approche pour particulariser chaque objet et refléter au mieux la réalité sans prétendre à la vérité. Si le résultat est satisfaisant, l’indice ne reflète qu’une partie de l’existant et un approfondissement de cette approche heuristique semble pouvoir amener à des résultats plus fins, notamment sur la dimension mémorielle.

Apports de la recherche

Si ce travail éclaire certaines parties encore délaissées par l’historiographie au sujet des processus de déclassement ainsi qu’un état des lieux contemporains d’une typologie, il ouvre la voie à une exploration de ce qui se passe entre ces deux moments ainsi qu’a l’approfondissement et l’extension de la méthode à un corpus plus large incluant d’autres typologies (places fortes modernes, ligne Maginot, mur de l’Atlantique…) ainsi qu’à l’extension géographique au-delà de la France métropolitaine (Europe, Afrique du Nord notamment).  

Fig. 1. Dendrogramme des cinq trajectoires de devenirs des forts du système Séré-de-Rivières. Conception : Victor Isaac, 2026

Iconographie de l’article : Fort de Villeneuve-Saint-Georges, peu après 1966. Préfecture de Police/BSPP.


Le mémoire est disponible à : https://biblio.nantes.archi.fr/cgi-bin/koha/opac-detail.pl?biblionumber=59563&shelfbrowse_itemnumber=69107#holdings


[1] DIEST, Philippe, Le Nord-Pas-de-Calais et l’armée de 1871 à 1914 : le poids des infrastructures militaires au regard de l’économie, de la société et de la politique septentrionales, thèse de doctorat, sous la direction de Xavier Boniface, Université de Picardie–Jules Verne, 2016. pp.353-368.

[2] Fonds Moscou [GR/9/NN], Gestion générale du domaine militaire de l’armée de terre (1945-1975) [GR/13/T], Archives du génie – commission de déclassements des ouvrages existants après la Deuxième Guerre mondiale (1946-1968) [GR/3/V].

[3] SHD – GR/13/T/31, N° 03905 DCG/T/EG/S PARIS, le 29 octobre 1963.

[4] LABRUNYE, Raphaël, Smart French : la résilience de la ville moderne, 1945-1975, Sotteville-lès-Rouen, Editions des méandres, 2024.

 

Emilie d'Orgeix
Emilie d'Orgeix

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Emilie d'Orgeix (4 juillet 2026). Les Masters aussi s’intéressent au patrimoine militaire ! Victor Isaac – Devenirs des fortifications permanentes françaises. Du militaire au civil : déclassement, aliénation et état des lieux. Essai d’approche statistique quantitative (ENSA Nantes, 2026). GIS Patrimoines militaires P2ATS. Consulté le 13 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16iii